La voie de la calligraphie
- xavierpiton123
- 4 avr.
- 4 min de lecture
3e partie : Éloge de l’imperfection — par Xavier Piton — @xpcalli sur Instagram
(Car OUI ! la calligraphie est chemin chaotique)
Pour reprendre ma dernière conclusion (article du 24 décembre 2025) : nos erreurs sont riches d’enseignement… j’aimerais plaider en faveur de tout ce qui va de « l’imprécision » à « l’accident » comme étant le moteur de la création.
De par notre éducation nous sommes pétris d’un schéma culturel qui vise la perfection (la justesse, l’exactitude) en sanctionnant tout ce qui s’en écarte. C’est le principe même du système de notation à l’école. C’est aussi ce qui fut le moteur artistique depuis l’antiquité jusqu’à, pourrait-on dire, la renaissance ; une recherche quasi mathématique de la beauté comme étant une expression divine.

Notre approche de la calligraphie classique se voit bien souvent calquée sur ce même schéma très scolaire. Nous visons l’idéal de perfection contenu dans les abécédaires que nous soumettent les grands maîtres. L’apprenti n’a rien à faire d’autre que de tenter d’exécuter de façon académique le savoir imperfectible du Maître. Nous pouvons comprendre que ce dernier ait l’intime conviction qu’il nous faut assimiler ladite technique avant de prétendre pouvoir la mettre en œuvre.
Mais selon cet ordre d’idée, nous aurons tendance à imaginer que, tout comme dans la vie, l’erreur est improductive. Cependant, à des degrés différents qui vont de l’infime erreur à l’accident, il est permis de penser que l’imperfection possède une valeur inestimable.
De nombreux exemples dans l’histoire nous montrent que, contrairement aux idées reçues, l’erreur n’est l’ennemie ni des sciences ni des arts ; elle en serait même un moteur principal.
L’un des plus célèbres d’entre eux est sans doute celui d’Alexander Fleming qui « rate » sa culture de bactéries en la laissant s’exposer à l’air. Une moisissure se développe et tue les bactéries autour d’elle. Au lieu de jeter la boîte à la poubelle, il analyse l’erreur : il vient de découvrir la pénicilline. Parfois, une erreur de manipulation ou un résultat inattendu mène à une révolution. C’est la sérendipité*.

Pour Pierre Soulages, le maître de l’Outrenoir, l’accident n’est pas une erreur à corriger, mais un événement fertile à exploiter. L’un des moments les plus célèbres de sa carrière est né d’un accident ou plus précisément, d’un sentiment d’échec. En 1979, alors qu’il travaille sur une toile qu’il juge ratée, car trop couverte de noir, il va se coucher, mécontent. À son réveil, en regardant la toile d’un œil neuf, il s’aperçoit que ce n’est plus le noir qui est important, mais la lumière réfléchie par les états de surface de cette peinture noire. Cet « accident » de parcours donne naissance à l’Outrenoir, le concept qui définira la suite de son œuvre.
En ce qui nous concerne, j’oserais dire qu’une calligraphie sans aucun défaut, où les lettres seraient toutes formées selon le modèle initial avec une régularité mécanique, serait sans expression ; comme morte ou seulement froide.
Cela me rappelle les débuts de la composition musicale numérique (assistée par ordinateur) dans les années 80. Il nous fallait alors intégrer, dans le dispositif électronique, un boîtier qui avait pour fonction de créer de manière aléatoire des microvariations rythmiques ainsi que de légers décalages harmoniques afin de rendre le résultat plus humain, plus vivant. Un rythme parfaitement régulier et des notes absolument justes donnent une musique froide et sans vie.

La calligraphie est vivante de par toutes les petites imperfections qui « l’animent « ; qui lui donnent une âme. La même lettre sera différente selon les fluctuations de notre tension, selon le contexte (ce qui précède et ce qui suit), selon l’émotion du moment. Mais il y a aussi l’erreur ou l’accident que l’on exploite et qui donne lieu à un nouvel élément de composition tout à fait imprévu. L’originalité ne viendra-t-elle pas bien souvent de ce genre de situation ? Nous sommes si proches de la sérendipité*.
Mais vous me direz sans doute qu’il faut un certain niveau de maîtrise pour être capable d’exploiter l’erreur. Tout comme Pasteur le dit : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés ». On peut effectivement penser que l’erreur ne suffit pas ; seul quelqu’un de savant sera capable de remarquer que l’anomalie est plus intéressante que le résultat attendu.

Pourtant, tout comme l’erreur en science permet de sortir des sentiers battus, l’Art Brut prouve que la création n’a pas nécessairement besoin de méthode ou de savoir pour être puissante. Dubuffet disait : « … que lart des musées était asphyxiant tandis que l’Art Brut était pur, sauvage et sans filtre. C’est un peu la recherche fondamentale de l’émotion humaine, sans le vernis de l’éducation ».
L’aboutissement de mon propos n’est pas de vouloir bannir l’enseignement classique, loin de là ! Faire ses gammes en musique ou des lignes en calligraphie a des vertus incontestables. Mais souffrir de ne pas réussir, froncer les yeux sous le coup de l’effort et se méjuger à chaque erreur représentent des attitudes négatives qui relèvent de notre culture scolaire passée. Quel que soit notre niveau, de débutant à professionnel, nous commettons des erreurs. Le spécialiste les exploite, l’élève s’en offusque et désespère. Pourtant, le seul fait de prendre la plume devrait nous emplir de joie. Se satisfaire d’écouter le calame qui caresse le papier devrait nous combler. Pour le reste, n’oublions pas que notre tracé n’est que l’expression de nous-mêmes. Laissons notre ego de côté et acceptons nos défauts. Soyons humbles et gardons à l’esprit que notre style, s’il se veut fort et contrasté, sera le reflet de notre personnalité faite tant de ses qualités que de ses défauts. Et s’il y a quelque chose à améliorer, alors mettons-nous au travail !
La sérendipité : faire par hasard ou par accident une découverte inattendue qui s’avère ensuite fructueuse.



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