CALLIGRAPHIE ET LAÏCITÉ
- xavierpiton123
- 13 juin
- 4 min de lecture
par Xavier Piton — @xpcalli sur Instagram
Mes chères et chers collègues calligraphes et amatrices/eurs de belles écritures. J’ai une question ; ou plutôt un vague sentiment au sujet duquel j’aimerais avoir votre avis. Alors qu’aujourd’hui encore, la France ne manque pas de calligraphe de qualité, il me semble avoir constaté une baisse de l’intérêt du public pour la calligraphie latine ces quelque deux ou trois dernières décennies. Aussi, vingt années de pratique me laissent penser que la raison de cette désertion pourrait en partie s’expliquer par la particularité toute française de considérer la laïcité.
Deux points sont donc à discuter. Premièrement, la culture calligraphique française a-t-elle réellement quelque chose à envier aux autres ; j’entends par là aux pays limitrophes (Angleterre, Belgique, Allemagne, etc.) tout comme aux cultures moyennes orientales et orientales (arabe, chinoise, hébraïque…) ? Deuxièmement, notre conception de la laïcité serait-elle un facteur déterminant de ce désamour du public français pour la calligraphie latine ?

Plusieurs indices semblent converger dans le sens d’un affaiblissement de la culture calligraphique française. Je les énumère ici sans les développer tout en vous laissant le soin de témoigner en retour, de vos expériences personnelles.
Le fait majeur ne serait-il pas la disparition des lieux de formation professionnelle emblématiques qu’étaient le Scriptorium de Toulouse et l’Institut Alcuin à Tours ? Certes, il reste d’autres propositions de formation, mais la perspective de professionnalisation semble devenir de plus en plus difficile à concevoir pour quiconque souhaiterait en faire son métier.
N’est-il pas, d’autre part, compliqué de se procurer du matériel de qualité à proximité de chez vous ? Le nombre de mes élèves qui commandent leurs outils sur des sites anglais n’est pas sans raison. Selon les lois de l’offre et de la demande, cela tend à démontrer la faible demande du public pour les outils spécifiques à notre discipline.

Une anecdote pour évoquer un indice supplémentaire : Il y a quelques années, certains de mes amis, convaincus de la médiocrité de la production calligraphique ambiante, s’évertuaient à collectionner les cartes postales calligraphiées d’un niveau affligeant, mais néanmoins commercialisées. L’œil du public, si peu critique, est un indice de notre niveau de culture. Le document ci-contre aurait-il eu la moindre chance de voir le jour en Angleterre ou en Allemagne ? Sans doute pas.
Au risque de me voir cantonné dans le même registre et avec un peu d’humour, je fus toujours étonné de me voir si bien référencé sur les réseaux sans aucune action commerciale ou SEO. Je m’abstiendrai de donner mon avis quant à la qualité de mon travail, mais il me semble évident que je bénéficiais (mon site est aujourd’hui clôturé) de ce privilège du simple fait que nous étions relativement peu de calligraphes en France partie centre et méridionale. La partie nord, proche des influences belges, anglaises ou allemandes, est, me semble-t-il, plus dynamique.
Autre élément de preuve d’un déficit de notre culture latine facile à constater revient à prendre conscience de la proportion largement majoritaire des ouvrages dédiés aux calligraphies chinoise, arabe et autres dans nos librairies ou médiathèques. Dans le même ordre d’idée, il serait intéressant de constater la proportion de personnes en recherche de formation d’écriture autre que latine.

Et ce sont ces derniers éléments qui me laissent à penser que le désenchantement pour la belle écriture latine serait en partie lié à notre conception très française de la laïcité. Mais pour cela je fais un détour par une expérience révélatrice qu’il me fut donné de vivre il y a une bonne vingtaine d’années. Alors que je participais à l’accueil des marcheurs sur le chemin de Compostelle, j’ai pu faire le constat, on ne peut plus factuel, de notre particularité en matière
de laïcité. En effet, contrairement à ce qui se pratique en Belgique ou en Allemagne, les associations dites Jacquaires françaises qui proposent leurs services (information et préparation) aux futurs « pèlerins », au juste prétexte d’être d’obédience laïque, s’interdisent d’associer un aumônier susceptible de répondre à des questionnements d’ordre religieux ou simplement spirituel. C’est la conséquence de la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État.

Il y a là une logique institutionnelle qui pourrait nous laisser penser que tout ce qui est de l’ordre du public (comme toutes formes d’organisation associative, cours, stage, formation…) se doit de n’être en aucun cas associé à notre vie spirituelle. Je suis convaincu que, conscient de cela, le public potentiellement attiré par la calligraphie en ce qu’elle peut répondre à nos attentes les plus profondes aura naturellement tendance à se tourner vers des traditions gardant plus à cœur leur vocation spirituelle. On pourrait trouver là une raison du succès des disciplines calligraphiques orientales qui semblent plus en lien avec la tradition. La majeure partie de mes stagiaires, particulièrement sensible au travail sur le souffle inspiré des traditions orientales, sont des personnes que je crois pouvoir dire en recherche. Être attiré par la calligraphie signifie bien souvent, non pas seulement vouloir mieux écrire, mais surtout souhaiter plus ou moins consciemment s’améliorer intérieurement. C’est un travail sur soi qui, bien au-delà de ses origines monastiques, s’adresse aujourd’hui à chacun de celles et ceux qui s’intéressent à leur propre vie intérieure. Tout calligraphe, quel qu’il soit, reste un artisan qui se met au service du texte, à l’affût de l’esprit qui souffle entre les lettres et les mots. Du moyen-âge à nos jours, il s’impose par son art comme le révélateur des mystères de la vie et de l’amour à décrypter entre les lignes ou les traces.
La loi de 1905 a probablement insinué un courant de pensée, parfois en peu extrémiste, selon lequel nos inspirations profondes, religieuses ou pas, devaient n’avoir cours que dans le secret de nos maisons. Aujourd’hui où l’on pratique la méditation « Pleine conscience » au cœur même des entreprises, il nous devient heureusement possible d’imaginer qu’un cours de calligraphie latine puisse être le lieu de considérations spirituelles. D’ailleurs, se faisant le chantre des grands mystiques soufis, Hassan Massoudy ne nous aurait-il pas grandement ouvert la voie ?




Le sujet est vraiment bien choisi et d'un grand intérêt.
Je suis d'accord sur le manque de formation professionnelle, absolument, et quelle dommage!
Aujourd'hui, le regard d'un novice sur la calligraphie latine, oui, l’œil n'est pas du tout développé à voir la qualité ou non-qualité du travail.
Je pense que tu as raison en ce qui concerne la laïcité en France, c'est comme une logique institutionnelle qui laisse penser que tout ce qui est de l'ordre du public (associations, organisations, etc) ne doit d'aucune manière être associé à la vie spirituelle.
J'apprécie beaucoup les oeuvres de Hassan Massoudy justement pour ces messages spirituels et profond. Je pense aussi que la calligraphie orientale semble avoir un lien fort avec la tradition…